Patrimoine

Histoire de Nancy : Nancy avant Nancy

Je suis très excitée aujourd’hui de débuter ce projet de longue haleine, sorte de fil rouge de cette année 2019 !! Je vous en avais parlé dans ma dernière newsletter mensuelle (n’hésitez pas à vous abonner pour ne pas rater les suivantes, je vous y raconte un peu les backstages du blog et vous tiens au courant de mes projets : ici !).

Il s’agit donc de douze articles qui devraient sortir, si tout se passe bien, chaque mois. Je dis « si tout se passe bien », parce que certains articles seront peut-être plus longs à mettre en place :

  • Taux de rapidité de réponse aux différents mails que j’envoie aux partenaires que je contacte pour mes recherches ^^
  • Visites pour prendre des photos exclusives quand j’en aurai la possibilité : certains articles ne nécessiteront qu’une ou deux visites, d’autres cinq ou six !
  • Et tout simplement parce qu’en fonction des périodes historiques, il y aura plus de choses à raconter !

Le thème de ces articles : l’histoire de Nancy. J’ai remarqué qu’il existe des infos sur Internet ça et là, mais il est difficile de trouver des infos rassemblées au même endroit, dans un ordre logique, bien écrit, bien illustré, etc. Même dans les livres sur le sujet, il manque un élément qui m’est indispensable : raccorder l’histoire de notre ville à son incroyable patrimoine. De façon précise, j’entends. Car ces deux aspects sont intrinsèquement liés à mes yeux, et d’une richesse folle. Vous pourrez le constater au cours des mois, notre histoire n’est pas commune. Un petit duché entre deux géants (la France et le Saint Empire romain germanique), dont la cour est véritablement l’égale des deux autres par son opulence et son mécénat pendant plusieurs centaines d’années, et qui garde son indépendance jusqu’à la fin du XVIIIè siècle, sans jamais déclarer la guerre à qui que ce soit (mais en la subissant par contre)… En fait, c’est unique. Tout simplement.

Même si vous n’êtes pas lorrain, et que vous me suivez depuis autre part en France ou dans le monde, vous ne pourrez qu’être touchés par cette histoire, qui a forgé notre caractère : fier et piquant parfois, en témoigne notre devise « Qui s’y frotte s’y pique ! ». Il faut dire que nous en avons vu de toutes les couleurs ! Mais nous sommes également humbles et ouverts, et ce n’est pas moi qui le dit : les personnes qui viennent s’installer ici tombent amoureux des Lorrains et de la Lorraine, j’en connais même qui viennent de Marseille et qui pour rien au monde ne redescendraient vivre en bas, malgré, certaines années, la rudesse du climat (oui, on dirait un remake de Bienvenue chez les Ch’tis, mais c’est bien vrai !).

Alors voilà, je vais vous révéler ce qui fait que la Lorraine et les Lorrains sont ce qu’ils sont, de façon fun et pas barbante, avec des photos de notre beau patrimoine architectural ou artistique, et surtout des indications pour pouvoir aller visiter tout ça par vous-mêmes. Vous êtes partants ?

Je voulais aussi, avant de commencer, préciser que bien que j’aie fait des études d’Histoire (j’ai une Licence d’Histoire ancienne, équivalent du Master 1 actuel), ce n’est pas mon métier. Donc si je suis lue par des professionnels, je leur demanderais de l’indulgence 🙂 Je vais faire de mon mieux dans l’exactitude des informations que je donnerai, mais gardez bien en tête qu’il ne s’agit pas ici d’une thèse. En revanche, si jamais vous repérez de grossières erreurs dans mes articles, vraiment dites-le-moi ! Gentiment bien sûr, mais dites-le-moi !

EDIT 4 avril 2019 : Je change mon fusil d’épaule et opte pour l’écriture d’un livre, dont l’organisation sera plus adaptée à mes challenges de vie actuels (cf. newsletter de ce début avril).

 

Avant de parler de la création de Nancy, au XIe siècle, il me semblait nécessaire de parler des peuples qui ont vécu sur cette zone avant. Il y avait des petits hameaux ça et là, mais le territoire même où Nancy s’étale aujourd’hui était une zone marécageuse qui n’avait pas grand intérêt pour créer un village. En revanche, deux éléments ont eu un rôle majeur dans l’installation de populations ici, tout au long des siècles qui ont précédé le XIe :

  • Des plateaux qui surplombent une vallée où coule un cours d’eau, la Meurthe : accès à l’eau + position stratégique de défense !
  • Cette vallée est située sur une route commerciale qui allait, pour les premiers peuples, d’Est (Sud Allemagne et Autriche, berceau de la civilisation celte) en Ouest, puis, avec le développement de Rome (-750 environ) et de Marseille (Massilia, comptoir grec fondé dès -600 environ), du Nord vers le Sud. Le long de ces routes se sont installés des villages ; certains sont devenus des grandes cités gallo-romaines, d’autres ont mis plus de temps à émerger. C’est donc le cas de Nancy.

Nous gardons bien sûr très peu de traces d’une occupation paléolithique (antérieure à 12000 ans avant notre ère) en Lorraine, mais la preuve en a été apporté par un archéologue du nom d’André Janot. Le vestige le plus proche de Nancy est cette pointe taillée retrouvé à Ludres (en bas à gauche).

Pointe taillée du paléolithique retrouvée à Ludres, située au Musée d'Art et d'Histoire de Toul

Photo prise au Musée d’Art et d’Histoire de Toul

 

L’occupation celte

Il est très important de savoir que les mots « gaulois » et « Gaule » sont des inventions des Romains, pour désigner les populations celtes de l’Europe occidentale, et le territoire lui-même. Ces tribus celtes ne sont absolument pas une nation, bien qu’ils aient conscience d’appartenir à un même peuple et qu’ils aient une base linguistique et culturelle commune. Ils ne sont pas unis, et on apprend dans les livres d’histoire à l’école que la guerre entre différentes tribus est un passe-temps très prisé.
Mais la première clé qu’on vous donne en Fac d’Histoire, c’est qu’il faut OUBLIER tout ce qu’on a appris dans les livres à l’école, car cette histoire-là a été écrite par les vainqueurs… La démarche historique est une démarche journalistique et scientifique. La vérité prime : fiabilité des sources et précision des informations.

Pour en revenir à nos ancêtres celtes, cela arrangeait bien les historiens romains de les présenter comme des barbares qui ne savaient s’occuper autrement qu’en allant taper sur les autres, mais la réalité est légèrement différente… Certes il leur arrivait de se faire la guerre, mais c’était loin d’être leur préoccupation première, qui était en fait l’artisanat et le commerce !! Comme tout le monde à l’époque ! Et ils étaient loin d’être à la traîne de ce côté-là !

Je ne vais pas m’étendre sur l’activité celte sur toute la Lorraine (il y en aurait pour dix articles !!), mais j’ai choisi de vous parler des deux sites d’importance les plus proches du territoire où Nancy a été fondé des siècles plus tard : la Cité d’Affrique et la Butte Sainte-Geneviève. Lorsque le premier des deux sites est fondé (la Cité d’Affrique, au début du Ve siècle avant Jésus-Christ), nous sommes ici en territoire leuque.

 

Pourquoi ces deux sites ont été choisis par les Leuques ? Parce qu’ils dominent, et présentent des caractéristiques naturelles qui facilitent leur défense : ce sont des « branches » du plateau de Haye, séparant Nancy de Toul. Voici une vue d’ensemble actuelle (merci Google Map) : en 1 la Butte Sainte-Geneviève, en 2 la Cité d’Affrique. Le petit cercle orange situe l’emplacement de la fondation de Nancy au XIe siècle (ce sera l’objet du prochain article).

 

L’oppidum de la Cité d’Affrique, Ludres / Messein

Avant de parler des Celtes eux-même, pourquoi ce nom d' »Affrique » ? C’est un souvenir d’un comte de Ludres, qui avait également des possessions en Bourgogne, où se situe un lieu appelé Affrique. Rien à voir avec le continent : ce mot signifie « abrupt, escarpé » en vieux bourguignon ! Ce comte a nommé cet endroit Affrique parce qu’il est effectivement abrupt et escarpé.

Pour de multiples raisons, ce site était particulièrement exceptionnel pour une population qui cherchait à se protéger tout en étant visible, à mettre en place un artisanat florissant et à en tirer profit par le commerce ! En effet, plusieurs éléments permettent d’établir que ce lieu a été choisi par une personnalité politique importante, type princière, homme ou femme, dans le but de fonder une cité florissante et dominante.

Pour y accéder, il faut prendre le Chemin stratégique depuis le Plateau de Ludres (bien que le terrain où se situe la cité appartienne à Messein). La première étoile, à droite, marque l’entrée du chemin (vous pouvez vous garer juste à côté, sur un parking bétonné), la deuxième vous guide sur le croisement problématique (donc il faut prendre à gauche, pour le reste c’est toujours tout droit).

Les flèches orange sont des indications pour vous repérer sur la carte des remparts en dessous : c’est le parcours que j’ai fait avec Monsieur Claudotte, du Cercle d’Etudes locales de Ludres.

  • Au niveau de la première flèche, en haut à droite, montez sur le rempart (attention, c’est praticable, mais pas à la portée de tous les équilibres, soyez prudents !).
  • Longez-le à son sommet jusqu’à la deuxième flèche, où vous retrouvez le Chemin stratégique.
  • Si vous le souhaitez, continuez à descendre pour vous approcher de la falaise, il y a un petit chemin qui la longe (attention, là aussi prudence : il y a pas mal d’arbres qui évite le vide direct, mais ça reste un peu dangereux).
  • Continuez le long de la falaise jusqu’au Vieux Marché, puis remontez vers le rempart principal (dessus ou à côté, comme vous préférez), qui vous ramène à votre point de départ !

 

Se protéger mais être visible

Le site où est fondée l’oppidum ( = lieu d’habitation fortifié) de la Cité d’Affrique, au début du Ve siècle avant Jésus-Christ, permet une très bonne protection : sur tout son flanc sud, elle surplombe la vallée de la Moselle de 180 m, en commençant par 20 m de falaises !! Cela dit, cette zone n’était pas couverte d’arbres comme aujourd’hui, et la cité était visible depuis le fond de la vallée !! En plus de se protéger des intentions belliqueuses, le but était de s’afficher, et de montrer la richesse et l’importance du prince ou de la princesse des lieux.

Car oui, il était tout à fait courant que les femmes du 1er âge du fer occupent des fonctions de premier ordre, en témoignent plusieurs tombes de reines et princesses retrouvées dans la zone de cette culture (Est de la France, Sud Allemagne, …) : Vix, Diarville, Reinheim, Heuneburg, et Diarville pour la Lorraine. Mais malheureusement, aucune sépulture n’a été retrouvée ici, donc le mystère reste entier.

Ludres, Messein, Cité d'Affrique, oppidum, celte, Leuque

Carte incluse dans le fascicule « Les habitats fortifiés celtiques autour de Nancy » réalisé par la DRAC de Lorraine. J’ai ajouté les mêmes flèches que sur la carte Google Map au-dessus, pour que vous puissiez vous y retrouver !

 

Le reste du contour de la cité est protégé par un rempart qui clot deux surfaces distinctes :

  • l’enceinte principale, de 7 ha (je suis allée voir sur Internet ce que ça représente, parce que j’ai toujours eu du mal de me visualiser ce type de mesures : 7 ha correspondent à dix terrains de foot… ce qui est une belle taille pour une cité de l’époque), qui abritait les habitations, les troupeaux, les activités d’artisanat, etc.
  • le « Vieux Marché », de 2 ha (trois terrains de foot, sacré marché !), où les tractations commerciales avaient lieu : pour rentrer à l’intérieur de la cité elle-même, il fallait vraiment faire partie des amis !! Même les marchands de passage n’y rentraient visiblement pas !

Il faut préciser que ce rempart a demandé une mise en oeuvre extraordinaire (même pour nos moyens actuels), nécessitant énormément de matériaux (qui n’étaient pas forcément sur place, il a fallu aller les chercher et les monter jusqu’ici), et de main-d’oeuvre qualifiée (maîtrise de la transformation des roches sous l’effet de la chaleur, calculs pour structurer la fortification pour ne pas qu’elle s’effondre sous son propre poids, y compris en bord de falaise).

Ludres, Messein, rempart, Cité d'Affrique, coupe, archéologie
Ludres, Messein, rempart, Cité d'Affrique, coupe, archéologie

Le cliché de droite a été pris par Jean-Paul Lagadec, du CEL de Ludres, responsable de la fouille programmée à la Cité d’Affrique ; il figure également dans le livre « L’âge du faire » édité par le Musée de l’Histoire du Fer.

 

La quantité de matériaux utilisée donne le vertige : il a fallu monter sur le site de quoi fabriquer sur place 6000 m3 de chaux, dans des fours directement construits à l’emplacement des remparts : les pierres calcaires, disposées sur du combustible, ont chauffé à plus de 1000°C, tout le long du rempart, afin de créer cette base de chaux inaltérable. Le reste des différents amas est savamment calculé, rien n’est laissé au hasard. Pour preuve, le double talus est encore là, 2500 ans après…

Un muret de 2 m / 2,5 m de haut (dont les pierres sont encore éparses tout le long des remparts, couvertes de mousse) couronnait le rempart intérieur, créant un chemin de ronde de 6,25 m de large, et il était probablement surmonté d’une palissade de bois. Entre le fond du fossé au milieu, et le haut de la palissade : environ 12 m !!!

Ludres, Messein, rempart, Cité d'Affrique, archéologie

Le fossé entre les deux talus (qu’on ne voit pas entièrement, je n’avais pas assez de recul à cet endroit-là).

Ludres, Messein, rempart, Cité d'Affrique, archéologie
Ludres, Messein, rempart, Cité d'Affrique, archéologie, pierres du mur qui surmontait le rempart

 

Activités des habitants

Quelles étaient les activités pratiquées ici ? Voici ce qu’il est permis d’établir en fonction des vestiges retrouvés.

Tout d’abord bien sûr, il fallait assurer la subsistance de tout ce petit monde (plusieurs centaines de personnes probablement). Les environs proches de la cité accueillait des cultures céréalières et des prairies où paissaient les animaux (porcs, bovins, moutons, chèvres, chevaux), qui pouvaient cependant être rentrées à l’intérieur de l’enceinte, et en occupaient le centre, tandis que les maisons étaient disposées tout autour, le long du rempart intérieur. Ces animaux fournissaient viande, cuir, laine et lait. Il arrivait que les habitants consomment des lièvres et chevreuils, issus de la chasse, mais ce n’était que très rare.

En plus de manger, les habitants avaient besoin de matériel : contenants pour la nourriture, vêtements, outils, parures, etc. C’est là que l’artisanat intervient ! Au sein de l’enceinte, les ateliers d’artisanat étaient plutôt disposés à l’Est, près du Vieux Marché, voire pour certains dans le Vieux Marché lui-même.

Les vestiges retrouvés, visibles au Musée d’Art et d’Histoire de Toul, permettent de déterminer plusieurs types d’artisanat : céramique (toutes formes de vaisselle à motifs variables), bois et vannerie, tissage et confection de vêtements, métallurgie (bronze, mais surtout fer).

Vestiges retrouvés à l'oppidum de la Cité d'Affrique à Ludres / Messein, conservés au Musée d'Art et d'Histoire de Toul, Lorraine, Grand-Est

Outils du premier âge du fer (Hallstatt) retrouvés à l'oppidum de la Cité d'Affrique à Ludres / Messein, conservés au Musée d'Art et d'Histoire de Toul, Lorraine, Grand-Est
Fibules du premier âge du fer (Hallstatt) retrouvés à l'oppidum de la Cité d'Affrique à Ludres / Messein, conservés au Musée d'Art et d'Histoire de Toul, Lorraine, Grand-Est

(Cliquez sur les photos pour les voir en plus grand)

Ces quelques objets n’ont peut-être l’air de rien, mais ce travail est déjà le fruit d’un savoir-faire très pointu. Comme j’ai pu l’apprendre au Musée de l’Histoire du Fer, à Jarville, auprès de Monsieur Merluzzo, chercheur en paléométallurgie du CNRS, la qualité d’un produit fini dépend de toute une série d’éléments et d’étapes, de la composition du minerai à la minutie du forgeron, en passant par la préparation du charbon, la qualité du bas-fourneau en argile, de la température à l’intérieur de ce four, de la quantité d’air apporté pour accélérer la combustion et de quelle façon, etc. Ce qui ressort des expérimentations faites de nos jours dans des conditions semblables, c’est qu’il n’y a pas de recette magique. C’est la capacité d’adaptation et le savoir-faire des personnes d’un bout à l’autre de la chaîne, qui va permettre de réaliser ces objets d’une grande finesse. La lime, par exemple, est la plus ancienne retrouvée à ce jour !

Les bas fourneaux dans lesquels était réduit le minerai de fer étaient en argile (très résistant au feu). L’ouverture en bas était scellée avec de l’argile également, puis le fourneau rempli avec, alternativement, du minerai éclaté (en cailloux de la taille d’une grosse noix) et du charbon de bois. Il fallait un apport en air (ici une soufflerie à gauche avec un tuyau, mais cela pouvait tout aussi bien être fait avec soufflerie manuelle) pour faire monter en température et atteindre les 1200°C. Une fois qu’on constate par la cheminée que le minerai est descendu, on casse la porte d’argile pour laisser s’écouler les roches en fusions, qui sont des déchets, appelés scories. Et quand les scories ont à peu près fini de se déverser, on peut récupérer la masse de métal mou aggloméré et lui taper dessus pour le réduire au max. Et ce n’est qu’une première étape : il doit subir un premier affinage et être formé en lingots, avant de pouvoir être envoyé chez le forgeron. Sachant que s’il est mal travaillé, il subit de grosses pertes en quantité et en qualité, car il s’oxyde. Si les artisans voulaient être rentables, il fallait qu’ils soient parfaitement au point !

Bas fourneau pour réduire le minerai de fer, 1er âge du fer jusqu'à la fin du Moyen Age

Merci à Paul Merluzzo, du Laboratoire d’Archéologie des Métaux, pour la photo. Le Musée de l’Histoire du Fer a déjà organisé des reconstitutions comme celle-ci, n’hésitez pas à suivre leurs événements ! Ce serait top qu’ils en refassent !

On sait qu’à cette époque-là, le minerai n’était pas transformé sur le site de la Cité d’Affrique, mais sur deux sites situés en amont de la Moselle : Gondreville et Velaine-en-Haye, probablement contrôlés par les princes de la cité. Les mines du Plateau de Ludres n’ont été exploitées que plus tard.

 

Commerce

Qui dit grande production d’artisanat dit commerce ! Là aussi, l’emplacement de la Cité d’Affrique n’a pas été choisi par hasard ! La Moselle, située en contre-bas, est une voie navigable de commerce qui parcourt l’Europe du Nord au Sud. Les voies terrestres étaient utilisées également, autant Nord-Sud que Ouest-Est (le cheval est domestiqué depuis longtemps, la roue est utilisée depuis plusieurs siècles déjà, et les routes n’ont pas du tout été inventées par les Romains contrairement à ce qu’on pourrait croire !!).

On a des preuves que les habitants de la Cité d’Affrique ont effectivement commercé dans les deux sens, car des vestiges possédant des caractéristiques de fabrication de la cité ont été retrouvés dans certaines régions de France et d’Europe, comme la fibule « type de Messein » visible sur la photo plus haut. De plus, à la cité ont été retrouvés des éléments d’artisanat (matières premières et produits manufacturés) venus d’ailleurs : ambre de la Baltique, corail de Méditerranée, lignite de l’Est de l’Allemagne. Tous ces circuits commerciaux, au sein desquels la Cité d’Affrique a une importance certaine, sont déjà en place 500 ans avant Jésus-Christ (on est loin de populations barbares rustres et un peu idiotes, n’est-ce pas ?).

Eléments d'artisanat retrouvés à l'oppidum celte de la Cité d'Affrique à Ludres/Messein, témoins du commerce lointain opéré par cette cité

 

Merci infiniment à Pierre Claudotte pour la visite du site de la cité. N’hésitez pas à suivre la page Facebook du Cercle d’Etudes locales de Ludres : il n’est pas impossible que des visites guidées comme celle que j’ai eu la chance de faire soient organisées, si du monde est intéressé. N’hésitez pas à vous manifester à eux par message privé 🙂

Merci aussi à Vincent Lamarque, du Musée d’Art et d’Histoire de Toul, pour le tour d’horizon de la Lorraine à l’époque celtique (on s’est rendu compte qu’on était à la fac en même temps, c’était assez fou ^^ ). Le Musée est gratuit, vraiment allez y faire un tour, il est passionnant, d’autant plus que le Musée lorrain de Nancy est fermé pour plusieurs années pour travaux : pour le moment, pour voir des collections historiques de la région, c’est principalement à Toul que ça se passe !

Et enfin merci à  Christophe Henry, chargé de médiation du Musée de l’Histoire du Fer, et à Paul Merluzzo, chercheur en paléométallurgie au Laboratoire d’Archéologie des Métaux, pour ces passionnantes infos sur le travail du fer à l’époque celte et au Moyen-Âge.

 

Oppidum de la Butte Sainte-Geneviève, Essey-Les-Nancy

Cette butte est constituée de calcaire, ce qui fait d’elle un témoin d’une époque géologique très ancienne : comme le calcaire n’est pas touché par l’érosion à travers les siècles, son sol était en fait le fond marin, à l’époque où la Lorraine était sous les eaux !! Si la vallée de la Meurthe, en dessous, est plus basse, c’est parce qu’elle, en revanche a été creusée par l’érosion.

Cet oppidum présente une particularité assez caractéristique : l’éperon barré, constitué d’une excroissance séparée d’un plateau (ici le Plateau de Malzéville) par un étroit passage. Ce passage fut creusé en fossé et doté d’un rempart à chaux sur 60 m de long (le long de la partie étranglée) pour améliorer encore la défense du site.

L’étoile vous indique l’entrée du plateau, et je vous invite à vous rendre à l’emplacement de la flèche orange, pour une vue de Nancy à couper le souffle (cf. une des photos plus bas) !!!

Imprime-écran Google Map montrant la Butte Sainte-Geneviève à Essey-les-Nancy, où était situé un oppidum celte.

 

Les vestiges de cet oppidum sont de nos jours invisibles. Malgré tout, le relief de la zone permet de se faire une idée des lieux à l’époque, sachant qu’il n’y avait pas d’arbres sur les flancs du plateau. La vue était donc totalement dégagée sur tout le pourtour de l’éperon, y compris sur la vallée de la Meurthe.

Oppidum celte, Butte Sainte-Geneviève, Essey-Les-Nancy, Lorraine
Oppidum celte, Butte Sainte-Geneviève, Essey-Les-Nancy, Lorraine

 

On aperçoit même, en face, le Plateau de Ludres (photo en dessous), de l’autre côté duquel était implanté la Cité d’Affrique !! Ca a l’air tout près pour nous, avec nos moyens de transport, mais à pied, ou même à cheval, c’était plus long, d’autant qu’il fallait contourner les marais et passer la Meurthe !! Cela dit, il y a de très grandes chances pour qu’ils aient été en relation : bien que la Cité d’Affrique ait été fondée plus tôt, ils ont été contemporains sur la période du 2e Age du Fer.

 

La zone fut occupée de façon intermittente dès le néolithique (où les hommes n’étaient pas encore sédentaires), mais les traces d’habitat permanent ne datent que de 150 avant Jésus-Christ. Même si nous ne pouvons rien voir de nos yeux au sommet de la butte, en 1909, soixante-sept habitations ou ateliers furent découverts, ainsi qu’un silo à grains, et de nombreux objets de la vie quotidienne. Heureusement, ces derniers ont été conservés, et sont exposés dans divers musées de Nancy (Musée lorrain) et de Toul.

Outils du premier âge du fer (Hallstatt) retrouvés à l'oppidum de la Butte Sainte-Geneviève à Essey-les-Nancy, conservés au Musée d'Art et d'Histoire de Toul, Lorraine, Grand-Est

Céramiques du premier âge du fer (Hallstatt) retrouvés à l'oppidum de la Butte Sainte-Geneviève à Essey-les-Nancy, conservés au Musée d'Art et d'Histoire de Toul, Lorraine, Grand-Est

Les vestiges « en sol », eux, sont semble-t-il perdus. En effet, le terrain a servi d’entrainement pour l’armée pendant tout le XXe siècle… Le meilleur moyen d’en avoir le cœur net serait de lancer une grande campagne de fouilles au radar, afin de faire revivre ce village (avouez que ce serait sensationnel !!). En attendant, on ne peut qu’imaginer ici, autour de cet arbre, quelques cabanes qui, en fonction des époques, ont pu ressembler à celles-ci.

Michela Zucca Servizi Culturali
Oppidum celte, Butte Sainte-Geneviève, Essey-Les-Nancy, Lorraine

Je ne sais pas qui est l’auteur de l’illustration : qu’il n’hésite pas à se signaler afin que je le note ici !

L’oppidum a vraisemblablement été abandonné au Ier siècle avant Jésus-Christ, sans doute pour se rapprocher des sources un peu plus bas, comme ce fut le cas de la majeure partie des villages des côtes de Moselle et de Meuse qui existent encore de nos jours.

Merci à Romain Lunardi de m’avoir fait découvrir les lieux et donné tous ces renseignements. Romain est guide conférencier (c’est-à-dire guide touristique diplômé pour ceux qui ne le sauraient pas), n’hésitez pas à vous abonner à sa page Facebook pour connaître les dates de ses prochaines visites. Je serai à la visite archéologique qu’il animera à Sion au mois de juin (la colline de Sion présente justement les mêmes caractéristiques géologiques et archéologiques que la Butte Sainte-Geneviève !!!).

 

A noter : les Leuques ne combattirent pas contre Jules César lors de la guerre des Gaules. Au contraire, ils continuèrent sur leur lancée commerciale bien en place, et fournirent les armées romaines en blé !!

 

Des Gallo-romains aux Mérovingiens

Au fur et à mesure des travaux d’urbanisation effectués depuis un peu plus d’un siècle, on découvre ça et là, dans les villes situées autour de Nancy, des vestiges galloromains. Par exemple, toujours à Ludres, une exposition à la médiathèque retrace l’histoire entière de la ville, sans oublier cette période-là bien sûr, jusqu’au 2 février. En bref, un certain nombre de métairies galloromaines se sont installées dans notre vallée de la Meurthe, généralement au niveau des sources, mais bien qu’on soit certains de leur présence, on n’en garde que de très faibles traces visibles.

Nous n’en avons quasiment aucune trace non plus, mais il y avait également un habitat mérovingien à l’emplacement actuel de Nancy cette fois-ci, aux alentours de la Tour de la Commanderie (qui, elle, a été construite bien plus tard). Le seul élément qui en témoigne actuellement est un petit livret qui rapporte des fouilles datant de 1895 ! Un petit livret passionnant, que je suis allée feuilleter à la Bibliothèque municipale, mais que vous pouvez consulter ici (j’avais besoin de l’avoir entre les mains, pour pouvoir faire des photos plus parlantes que les scans, avec l’autorisation de la Bibliothèque bien sûr).

Document relatant les fouilles mérovingiennes du Vieil-Aître, 1895, Bibliothèque municipale de Nancy
Document relatant les fouilles mérovingiennes du Vieil-Aître, 1895, Bibliothèque municipale de Nancy

Ces fouilles, situées à cheval sur la rue des Goncourt, entre la Tour de la Commanderie et la Villa Majorelle, ont dévoilé un cimetière mérovingien. Vraisemblablement, le village d’où viennent ces sépultures était situé juste à côté, sur ce qu’on appelait le monticule Saint-Jean.

Que nous révèlent ces fouilles ? Que ces gens ont vraisemblablement vécu ici pendant un siècle, mi-VIe siècle, mi-VIIe siècle. Ils étaient peu nombreux, c’était un petit groupe (on est loin de la quasi-ville de la Cité d’Affrique !). Les hommes sont enterrés avec leurs armes (on note que certains étaient beaucoup moins équipés que d’autres : différence de statut social ?), les quelques femmes et enfants avec bijoux et parures. Leurs vêtements étaient tissés de lin, et ils s’attachaient les cheveux avec des liens en cuir ou en tissu. Grosso modo, les vestiges retrouvés sont semblables à ceux de la même époque en France, mais on note une originalité dans la décoration des poteries (le potier du coin avait un sens artistique développé ^^ ).

Vestiges mérovingiens, cimetière du Vieil-Aître, Nancy
Vestiges mérovingiens, cimetière du Vieil-Aître, Nancy
Vestiges mérovingiens, cimetière du Vieil-Aître, Nancy

Tous ces vestiges sont conservés au Musée lorrain, donc ne sont pas visibles pour le moment (je rappelle que le Musée est en travaux pour encore 4 ans !).

Ce village serait-il celui de Nanciaco, première appellation attestée de Nancy, terme qu’on a retrouvé sur trois pièces mérovingiennes du VIIe siècle, retrouvées en des lieux différents ? Pour Léopold Quintard, l’auteur du livret, la réponse est : probablement non. N’empêche qu’une présence mérovingienne est du coup doublement attestée, au moins à un endroit du territoire nancéien actuel.

J’apprends dans ce même livret que des sépultures mérovingiennes avaient été retrouvées à Villers-les-Nancy quelques années avant (donc au XIXe siècle) mais pas poursuivies, et qu’un tiers de sou d’or légendé « Vindovera » fut retrouvé et attribué à un groupe mérovingien vivant à Vandoeuvre-les-Nancy !! Je n’ai pas le temps d’approfondir cette fois-ci, cela fera l’objet de prochaines recherches ^^ Toujours est-il qu’il est visiblement permis de penser que toute la zone du Grand Nancy était habitée ici et là par des petits groupes au début du Moyen Âge.

Et en parlant de la Bibliothèque, n’hésitez pas à faire un petit tour sur le site Limedia, où sont rassemblés des documents ouverts gratuitement au plus grand nombre, venant des bibliothèques de Thionville, Metz, Nancy et Epinal ! De longues heures de lectures passionnées en perspective ^^

 

La naissance de la Lorraine

Je ne vais pas vous refaire toute l’histoire du territoire jusqu’au XIe siècle. C’est TRES compliqué, et ça n’apporte pas grand chose à l’histoire de Nancy. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est que la Lorraine ne s’est pas tout de suite appelée Lorraine. Tout est dans le partage ^^

Tout d’abord, elle fit partie de l’Austrasie, un des royaumes taillés dans le grand royaume de Clovis, dont les capitales furent d’abord Reims, puis Metz, et dont fait partie notre petit village du monticule Saint-Jean.

Ensuite, l’Empire de Charlemagne, à son tour, est partagé entre ses trois petits fils en 843 : Lothaire, l’aîné (qui a auparavant essayé de la faire à l’envers à ses petits frères, mais qui n’a pas réussi ^^ ), obtient la partie du milieu, la Francie médiane. Cet immense territoire, qui part de la Baltique jusqu’en Provence et continue jusqu’à l’Est de l’Italie, est à son tour partagé entre les trois fils de Lothaire en 855. Lothaire Il obtient le Nord, le Lotharii Regnum = royaume de Lothaire (oui, ils faisaient dans l’originalité, à l’époque ^^ ), qui devient la Lotharingie.

Les siècles qui suivent sont extrêmement mouvementés. La Lotharingie ne reste pas longtemps indépendante : les rois de France et de Germanie passent leur temps soit à se partager le territoire, soit à s’arranger pour en récupérer l’entièreté !! Au final, la Lotharingie devient un duché dépendant de la Germanie, et elle se voit séparée en deux. Nous arrivons enfin à la Haute Lotharingie.

Une première mini dynastie est nommée à la tête de la Haute Lotharingie, avec les comtes de Bar, de 978 à 1033 : Frédéric Ier (marié à la soeur d’Hugues Capet également nièce de l’empereur germanique Otton Ier !!), Thierry Ier, Frédéric II, Frédéric III. Ce dernier étant mort sans descendance, le territoire est confié à Gothelon Ier, déjà duc de Basse-Lotharingie (sont pas allés chercher loin), puis à son fils Godefroy II, qui épousa par la suite Béatrice de Bar, sœur du duc de la dynastie précédente, Frédéric III (souci de légimité peut-être ?).

Ce cher Godefroy avait de l’ambition, et fut fort désobligé de n’être investi que du duché de Haute-Lotharingie, et non de la Basse-Lotharingie en même temps, comme son père avant. Il se révolte, et… est totalement destitué du tout !! L’empereur nomme alors à sa place, en 1047, Adalbert d’Alsace, comte de Metz. C’est à partir de là qu’on parle officiellement de Lorraine !

Adalbert est tué par Godefroy décidément très très énervé en 1048 ! Le frère d’Adalbert, un certain Gérard d’Alsace, est nommé à son tour par l’empereur, qui apprécie visiblement la famille. L’année qui suivit fut assez compliquée, car Godefroy était toujours dans les parages, et réussit même à faire enfermer Gérard !!! Mais c’était sans compter sur le pape Léon IX, originaire de la région et ancien évêque de Toul : de passage dans le coin, il fit libérer Gérard. Et Godefroy accepta enfin d’aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs 😉 (Vous ne trouvez pas que ça a un air de Game of Thrones ?!)

Je vous parlerai un peu plus de Gérard le mois prochain, car… c’est lui qui a fondé Nancy !

Gérard d'Alsace, duc de Lorraine

 

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Voilà, je pousse un long soupir de soulagement ^^ J’ai adoré faire ces recherches et écrire cet article, mais je dois vous avouer une chose : j’ai écrit la moitié avec une bonne migraine, installée comme je pouvais dans mon canapé, mes notes éparpillées autour de moi, une bouillotte sur la nuque… Je suis assez contente que ça soit fini !

L’envers de la médaille : je ne suis pas vraiment contente de moi, j’ai l’impression que l’article est confus. J’espère vraiment que ce n’est qu’une impression !! Dites-moi ce que vous en pensez en commentaires, n’hésitez pas à me poser des questions si certains points manquent de clarté !

En bonus, quelques photos de la très belle Bibliothèque Stanislas de Nancy !

Bibliothèque municipale de Nancy, Bibliothèque Stanislas
Bibliothèque municipale de Nancy, Bibliothèque Stanislas
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L’endroit rêvé pour approfondir l’histoire de la Lorraine, vous ne trouvez pas ?

Bibliothèque municipale de Nancy, Bibliothèque Stanislas
Bibliothèque municipale de Nancy, Bibliothèque Stanislas
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